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Homélie prononcée par Mgr  Dominique Rey
le 2 avril 2011 à Saint François Xavier.

 

Jérôme Lejeune, défenseur de la vie

Nous nous retrouvons ce soir en cette église st François-Xavier pour célébrer la mémoire du professeur Jérôme Lejeune, « un homme pour qui la défense de la Vie, dira Jean Paul II, est devenue un apostolat ». Jérôme Lejeune a véritablement assumé une triple diaconie. D’abord une diaconie de la charité. Il a été le héros d’un authentique humanisme, tant au niveau de sa vie de famille où il se distinguait par sa délicatesse, sa simplicité, son humilité, qu’au sein même du monde médical où il a su faire prévaloir l’exigence déontologique qui place le service de la personne humaine au centre de la recherche scientifique.
A l’égard du professeur Lejeune, on peut parler également d’une diaconie de la vérité. Le savant biologiste qu’il était, milita toute sa vie durant pour la rencontre entre la foi et la science. Son combat contre l’obscurcissement d’une l’intelligence scientiste avait pour fondement cette certitude que rappelle l’Eglise, que les vérités de la foi chrétienne rencontrent les plus hautes conquêtes de la raison humaine. Pour que la société reste humaine, la science ne peut éconduire la réflexion morale; les investigations scientifiques et les ressources technologiques ne sont pas les critères ultimes des choix que notre société doit poser pour respecter ce double principe d’humanité : l’inviolabilité de la vie humaine et la protection des plus faibles.
Enfin, Jérôme Lejeune s’est engagé dans une vraie diaconie de la Vie. Le premier droit accordé à l’homme est le droit de vivre. La dignité de la personne humaine constitue une valeur intangible et indépassable, constitutive de notre humanité. La logique scientifique considère rationnellement la vie humaine comme un processus continu depuis la fécondation. Dès lors, l’éthique et le droit, pour être digne de leur nom, doivent appeler à la protection absolue de ce processus en raison du principe de dignité. En raison de quel impératif technologique ou financier, peut-on justifier le sacrifice d’un embryon ? Au nom de quoi déclarer qu’un être mérite de vivre ou qu’un autre doit mourir ? « Il est déjà un homme celui qui le sera » disait en son temps Tertullien. Détruire un embryon constitue déjà « une violation de l’humanité de l’homme » pour reprendre l’expression de Jean-Paul II.


Ces questions décisives relèvent d’enjeux compassionnels mais aussi anthropologiques, que le professeur Lejeune a su clairement identifier. Le premier défi est celui de la place de la vulnérabilité dans une société de performance, et d’exaltation de soi. Les dérives eugénistes, légalisées, banalisées, recommandées, pour refuser par exemple, à certains êtres trisomiques le droit de naître, en mettant tout en œuvre pour que, par la médecine et la justice, il n’en naisse plus, en particulier par la multiplication des offres de dépistage, font passer d’abord sournoisement dans l’opinion publique puis progressivement, dans la loi, l’autorisation en direction d’une prescription. Tout cela sous toile de fond du diktat de la performance. La violence criminelle commise vis-à-vis d’un embryon risquant d’être marqué par la maladie, trahit le refus d’accepter que vienne au jour un être qui échappe à l’injonction tyrannique de la bonne santé, de la pleine disposition de soi, qui corresponde au format de vie et de réussite qu’impose le prêt-à-penser de la société. Le malade, l’handicapé, lorsqu’ils sont considérés comme un poids social, sanitaire et économique, devraient être rayés de la carte, éliminés ou réduits à devenir tout à plus un médicament ou une boîte à outils en vue de servir à d’autres manipulations génétiques. La logique de la qualité de vie et du standard de perfection, conduit à nier la vulnérabilité de celui qui n’a pas encore de bouche ni de conscience pour crier justice. Et voilà la science médicale déroutée de son objet propre, celui de soigner, au profit d’une entreprise d’élimination systématique et planifiée de la vie, lorsque celle-ci encourt le risque d’être marquée par la fragilité, alors même qu’il existe aujourd’hui des alternatives prometteuses que permettent des progrès thérapeutiques majeurs et qui ne sacrifient plus l’embryon. On assiste à une perversion de la raison scientifique quand elle devient l’otage de l’éradication de la différence au nom d’une vision totalitaire et conditionnée de la qualité de la vie, en oubliant que la personne vulnérable suscite des ressources insoupçonnées d’humanité, indispensables à notre société façonnée par la technicité. La vulnérabilité fait surgir un surcroît d’humanité. Elle nous invite à accueillir notre propre fragilité cachée sous le masque de l’apparence ou de la dureté. Car notre existence se définit aussi par le manque. L’accueil de la vulnérabilité nous affranchit de la loi implacable et mécanique de la mode et du modèle. Elle nous donne accès au principe d’altérité. Oui, l’enjeu d’humanisation de toute société consiste à mesurer toute prouesse technique à l’aune du respect du plus vulnérable, de l’être sans défense. Sinon, le refus de la faille, de l’échec, du manque conduit à la traque généralisée de toutes les formes de handicap. Et ce refus est profondément déshumanisant alors même que toute personne, d’une manière ou d’une autre, est traversée par la faiblesse et qu’il doit plutôt apprendre à l’assumer que choisir de la gommer.


Le combat qu’a livré le professeur Jérôme Lejeune touche à un autre défi anthropologique qui rejoint le drame actuel de l’avortement. Parmi toutes les formes d’atteinte à la vie, s’attaquer à l’enfant à naître en cherchant à masquer les traumatismes physiques et psychologiques considérables que devra supporter la femme durant toute sa vie, c’est refuser que la vie soit un don de Dieu. « L’homme est la seule créature que Dieu à créé pour elle-même », nous rappelle le concile Vatican II. La vie n’a pas d’autre justification qu’elle-même, sans qu’on lui impose une caractéristique et sans qu’on lui demande de se justifier. La tentation malthusienne est de mettre la main sur la création de la  vie pour rapporter son surgissement à nos intérêts, à nos calculs. Bref, de se prendre pour le Créateur.
De la négation de la fragilité en passant par l’instrumentalisation de la vie, il n’y a qu’un pas, que nos sociétés franchissent allègrement en direction de la négation de la nature humaine. Lorsque la transmission de la vie est déconnectée de l’exercice de la sexualité, lorsqu’on déconstruit l’identité sexuelle du masculin et du féminin selon la théorie du gender, lorsque le corps est chosifié et manipulé à l’envi, lorsque le fœtus est traité comme un matériau de laboratoire…, on aboutit peu à peu à une déconstruction des structures fondamentales  de l’humain. Voici des mots comme père, mère, famille, maternité, paternité, filiation, sexualité, vie, corps… brusquement vidés de toute référence à une nature humaine et à une loi naturelle. L’homme s’arroge la prérogative de se construire et de se déconstruire lui-même, de refouler et de refonder sa propre identité, de nier le « message éthique inscrit dans son être » (Benoît XVI).


A plusieurs reprises, Benoit XVI a invité nos contemporains à redécouvrir l’écologie de l’homme. Le professeur Lejeune en a été un fervent apôtre. Ce n’est plus seulement la planète qui est en danger en raison de la pollution, des cataclysmes, du mépris de l’environnement ou des accidents nucléaires, mais c’est l’être humain dans son identité qui se trouve menacé par le vertige prométhéen de ne plus se respecter lui-même, en voulant s’affranchir de sa propre nature. Le critère de l’éthique médicale n’est pas d’essayer de faire ce que l’on peut faire selon les capacités qu’offre la science ou en répondant aux pressions financières. Le critère de l’éthique, c’est de respecter les principes constitutifs de son humanité qui font que l’homme est l’homme. Si la morale est dépourvue de lien avec toute transcendance, elle se trouve exposée aux contingences de l’histoire et à ses propres fantasmes. Si la morale n’accepte pas le réalisme biologique et physiologique de son enracinement humain et ontologique, elle devient à la merci ou à la solde de tous les faux idéalismes. Et ceux-ci conduisent inéluctablement à la dictature de la violence, en imposant à l’homme ce qu’il doit être et en lui dictant ce qu’il doit faire. Toute science éthiquement transgressive tend à devenir oppressive.


L’évangile de la guérison de l’aveugle-né que nous venons d’entendre n’est pas sans rapport avec ces considérations, qui ont habité l’engagement du professeur Lejeune. Dans cet épisode, comme en tant d’autres circonstances, Jésus se trouve en contact avec l’indigence, ici celle de la vue. Mais ce qui affecte le corps de l’homme qu’il rencontre sur sa route n’est jamais étranger à sa prière ni à sa mission. La maladie et le handicap sont pour Jésus des lieux de compassion et d’interpellation. Le mal, qu’il soit physique, psychique, ou moral, est pour lui l’occasion d’apporter, non seulement la santé, mais aussi le salut, c’est-à-dire une libération plus profonde qui touche le rapport à Dieu. Cet aveugle-né est stigmatisé par son entourage. Il porte pour ses contemporains une tare, une malédiction qui le met au ban de la société. On l’incrimine d’une faute, celle de ne pas voir, comme pour l’enfant atteint de la trisomie 21, d’avoir réussi à exister. Et Jésus va conduire progressivement cet aveugle à une re-création, tout autant physique que spirituelle. Mais, tandis que ses yeux se dessillent peu à peu, ceux de ses contradicteurs se ferment dans l’obscurité de leur jugement.
L’aveuglement actuel sur les questions touchant au respect de la vie appelle le témoignage de prophètes qui, souvent à contre courant, nous aident à libérer les consciences et la parole, et à ouvrir nos yeux. Ces prophètes utilisent les armes que l’Evangile nous propose, qui sont celles de la prière, du témoignage de vie, de la charité, de l’exercice de la liberté de conscience et de l’usage de la droite raison au service de l’homme. Jérôme Lejeune a été de la race de ces prophètes, dont le mérite et la mission sont de réveiller la conscience anesthésiée et complice de nos contemporains.

+ Dominique Rey
2 avril 2011