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Mot d’accueil du cardinal André Vingt-Trois

Frères et Sœurs,
Le vingtième anniversaire de la mort du Professeur Jérôme Lejeune nous rassemble ce matin, sa famille, ses amis, les membres de la Fondation Jérôme Lejeune, et les familles qui ont eu le bénéfice des soins qu’il a pu prodiguer au cours de sa longue carrière, tous ceux qui sont présents ici aujourd’hui, et ceux qui nous sont unis par la prière et qui n’ont pas pu se joindre à nous. C’est une action de grâce qui monte du fond de notre cœur, à la pensée de l’action menée par le professeur Lejeune, à la pensée surtout de tous ceux et toutes celles, en particulier les enfants pour qui son action a été un message d’espérance, un signe de reconnaissance et de respect malgré les difficultés de leur vie.
Nous nous préparons à célébrer cette eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs.

 

Homélie du cardinal André Vingt-Trois

Frères et Sœurs,


Comme il serait consolant et encourageant pour nous que la parole du Christ, son enseignement, son action, les signes qu’il a donnés, sa manière de vivre, aient suscité l’unanimité et la concorde ! Comme il serait consolant et encourageant pour nous de croire que parce que quelque chose est vrai, tout le monde va y adhérer ! Et voici que l’évangile, en déchiffrant le chemin que Jésus est en train de suivre vers son jugement et sa mise à mort, nous confronte brutalement aux divisions que sa présence et sa parole suscitent chez ses auditeurs. Personne ne devrait en être surpris parce que ces divisions étaient annoncées depuis le début. Au moment où Marie et Joseph ont présenté l’enfant au Temple, le vieillard Siméon a prédit à la Vierge Marie que cet enfant serait un signe de contradiction, et qu’un glaive transpercerait son cœur.

Mais les paroles prophétiques, même si elles sont vérifiées par l’événement, suscitent rarement l’adhésion immédiate. On les entend, parfois on en garde le souvenir, mais on n’en mesure pas la portée avant que ces choses arrivent. Et ce passage de l’évangile de saint Jean nous situe précisément au moment où les choses vont arriver. La foule, nous dit l’évangile, « se divisa à son sujet » (Jn 7, 43), les uns pensaient qu’il était un prophète, les autres pensaient qu’il était un charlatan, les gardes envoyés pour l’arrêter n’ont pas osé mettre la main sur lui ; bref, sa parole suscite la surprise, l’incompréhension, l’hostilité, et bientôt elle va provoquer son arrestation et sa mort.


Évidemment, il est plus facile pour nous, en entendant ce récit de la vie du Christ et les différentes étapes qui vont le conduire au Golgotha, de ranger les gens dans des catégories qui permettent d’identifier tout de suite les bons et les mauvais ! On aurait alors les fidèles, les disciples qui ont accueilli la parole du Christ et qui l’ont suivi, et puis les indécrottables résistants qui refusent d’entendre cette parole et qui se posent en ennemis de la vérité. Notre tendance spontanée serait de nous ranger parmi les premiers… Mais nous devons découvrir, comme nous y invite ce passage de l’évangile, que dans la réalité de la vie, les choses ne fonctionnent pas comme cela. Ce n’est pas parce qu’une cause est juste, ce n’est pas parce qu’une découverte est démontrée que tout le monde va être convaincu et marcher d’un même pas ! Et on ne peut même pas attribuer le refus, l’aveuglement à une mauvaise disposition du cœur, il nous faut entrer plus profondément dans la liberté humaine pour comprendre qu’à travers nos débats se mêle, de façon difficile à identifier, un combat plus profond : le combat de notre propre liberté. La division de la foule que l’évangile nous présente à propos du Christ n’est que la phase visible de la division qui partage nos cœurs. La division n’est pas seulement dans la foule entre les bons et les mauvais, la division est en chacun d’entre nous, entre l’ouverture de notre cœur à la parole de Dieu, l’engagement de notre vie à la conversion et la complicité qui nous habitent en même temps pour refuser cette conversion.


Nous ne pouvons pas nous ranger définitivement parmi les bons parce que nous aurions fait le bon choix. Nous devons reconnaître que l’exigence évangélique du Christ est un signe de contradiction y compris en nous-mêmes, parmi ceux qui essayent le plus d’être fidèles à sa parole. C’est pourquoi les lumières, les paroles d’espérance, les actes de solidarité et de charité, les engagements personnels des uns et des autres ne suffisent jamais à surmonter la division qui habite l’humanité. C’est une vision de militant, de croire que l’on peut convaincre par la force des arguments et que l’on peut contraindre l’intelligence par une intelligence supérieure. Ce n’est pas l’intelligence qui fait défaut dans notre vie, c’est la volonté du choix. Et nous savons bien que confrontées aux grands choix de l’existence, les lumières que l’on peut avoir sur le monde sont de peu de poids face à l’égoïsme et à la lâcheté qui traversent la société. Aussi ce combat n’est pas un combat de militance, c’est un combat de conversion. Le combat pour la vie n’est pas une épreuve de force par laquelle on pourrait imposer l’amour de la vie à des gens qui ne l’ont pas ; le combat pour la vie est une œuvre de conversion des cœurs par laquelle nous pouvons, nous espérons, attirer tous les hommes de bonne volonté pour qu’ils reconnaissent en eux-mêmes la force de la vie divine contre la force de la mort. Et dans ce combat, nous ne sommes pas les chevaliers blancs qui disent la vérité aux autres, nous sommes les premiers combattants qui essayent de laisser la vie de Dieu maîtriser en nous les forces de la mort.


C’est à ce niveau de conversion qu’il nous faut parvenir pour comprendre ce que le pape Jean-Paul II nous disait quand il parlait d’une culture de la vie. C’est à ce niveau de conversion que nous devons porter notre regard si nous voulons poursuivre le développement de cette culture de la vie, c’est-à-dire encourager tous ceux et toutes celles qui essayent de surmonter dans leur vie les forces de destruction pour venir au secours des plus faibles.


Frères et sœurs, en faisant mémoire de la vie et de la mission du Professeur Jérôme Lejeune, nous sommes invités à reconnaître la véritable nature du combat dans lequel il s’était engagé et dans lequel il avait appelé beaucoup de ses semblables à entrer, par une véritable conversion du regard sur le visage de nos frères, y compris à travers les stigmates de leurs difficultés à vivre, le combat à ouvrir notre regard sur les blessures intérieures de notre propre liberté, un combat pour que Dieu puisse accomplir son projet de mener tous les hommes à la plénitude de la vie. Amen.